J’avoue que j’ai vécu 

« Je veux vivre dans un pays où il n’y ait pas d’excommuniés.
Je veux vivre dans un monde où les êtres soient seulement humains, sans autres titres que celui-ci, sans être obsédés par une règle, par un mot, par une étiquette.
Je veux qu’on puisse entrer dans toutes les églises, dans toutes les imprimeries.
Je veux qu’on n’attende plus jamais personne à la porte d’un hôtel de ville pour l’arrêter, pour l’expulser.
Je veux que tous entrent et sortent en souriant de la mairie.
Je ne veux plus que quiconque fuie en gondole, que quiconque soit poursuivi par des motos.
Je veux que l’immense majorité, la seule majorité : tout le monde, puisse parler, lire, écouter, s’épanouir. »

Pablo Neruda

Julien Discrit mac-val-personna-grata-slash-paris-immigration02-1_medium

Julien Discrit, What is not visible is not invisible, 2008 — Encre invisible, lumière UV, détecteur de présence, dimensions variables. © Galerie Anne-Sarah Bénichou

« A l’initiative de la Cimade, 22 associations engagées en faveur des personnes migrantes et réfugiées, ont décidé d’interpeller publiquement le ministre de l’intérieur Christophe Cataner car la politique d’enfermement en rétention a franchi la ligne rouge. » lit-on. Automutilations, tentatives de suicide, grève de la faim, révoltes, émeutes… Ces quinze derniers mois ont enregistré deux suicides dans ces centres de rétention administrative où des hommes, des femmes, des enfants sont enfermés en attendant le verdict administratif qui se traduira le plus souvent par une expulsion hors des frontières. Le « crime » de ces personnes? La quête d’une vie meilleure, décente, digne… Un mur, parmi d’autres,  administratif celui-ci  mais tout aussi infranchissable, un mur qui broie des vies tout comme les autres. « La loi Asile et Immigration de septembre 2018″ inédite en France mais parfaitement assumée « ne permet pas d’expulser plus de personnes » qui restent enfermées pendants trois longs mois, « elle brise des vies et notamment celles d’enfants, dans un environnement carcéral oppressant. La situation est explosive et alarmante dans les centres de rétention. Les personnes enfermées se trouvent dans une situation de détresse et face à une violence institutionnelle démesurée qui nie leur humanité, lit-on toujours dans cet appel. »

L’Histoire passée et actuelle est saturée de ces murs, de ces camps, de ces lieux écrasants de désolation, de désespoir, de mort… Face à ces politiques déshumanisantes menées tambour battant, il fait bon savoir que la société civile reste vigilante, manifeste son désaccord, dénonce, condamne, agit face de telles dérives, et tente de sensibiliser, de mobiliser, de se frayer un chemin vers l’humanité de chacun. C’est une de ces belles initiatives, parmi beaucoup d’autres, dont il est question dans ce billet, lorsque Musées, Arts et Artistes se mettent au service de l’humain et rien que de l’humain.

Fin 2018, début 2019, Le Musée d’Art contemporain du Val de Marne (MAC VAL) et le Musée national de l’histoire de l’immigration se sont associés pour proposer « Persona Grata » une exposition qui se veut une interrogation sur la notion d’hospitalité à travers le prisme de la création contemporaine à l’heure où les débats sur l’accueil des migrants se font particulièrement vifs, houleux. «Un partenariat inhabituel et ambitieux entre deux musées pour présenter au public une même proposition artistique, une hospitalité commune […] Dans une démarche originale de partenariat actif, il s’agit pour le Musée national de l’histoire de l’immigration et le MAC VAL d’interpeler, réfléchir, questionner les certitudes, toujours à partir des œuvres et d’en débattre ensemble. La question des flux migratoires toutefois centrale n’évince pas d’autres formes d’hospitalité négligées aux populations fragilisées, démunies, celles que l’on ne veut pas voir…»

J’ai fait le choix de présenter les deux expositions dans leur presqu’intégralité pour ne pas en altérer l’esprit, la cohérence, le sens et le message qu’elles transmettent. Ceci nécessite d’en faire deux volets indissociables: l’exposition du Musée national de l’histoire de l’immigration dans un premier temps, et celle du MAC VAL dans un second temps. Pourquoi transposer des expositions dans leur quasi intégralité alors qu’il suffirait de donner le lien? Tout simplement parce que cette double exposition a toute sa place dans ce blog qui se veut aussi être un relais pour ces belles initiatives de lutte et d’engagement auprès des plus démunis face au non sens, à l’absurde. La musique qui accompagne ces deux expositions procède d’un choix personnel en lien avec la thématique sur l’autre, cet « étranger », le photographe Reza sur lequel je reviendrai ultérieurement est aussi invité à travers quelques-unes de ses photos. Je suis un peu fâchée avec les chiffres et les calculs mais ces quelques données sur les migrations donnent un éclairage supplémentaire sur cet état des lieux, sur les enjeux en jeu.

« En 2017, 258 millions de personnes vivaient dans un autre pays que celui où elles sont nées. Ces migrants internationaux représentent 3,4% de la population mondiale.

En Europe, la « crise migratoire » correspond à un pic de 1,8 millions d’entrées en 2015, avant une baisse drastique. Aujourd’hui, le nombre de nouveaux arrivants est revenu à son niveau d’avant 2013 : environ 100 000 nouvelles entrées chaque année (sur un continent qui compte 450 millions d’habitants), suite aux accords avec la Turquie et la mise en place de hot spots dans les pays de départ.

En 2014, 6 millions d’immigrés vivaient en France (9% de la population totale, soit la même proportion que dans de nombreux autres pays européens).

En France, le nombre de demandeurs d’asile est en augmentation régulière depuis plusieurs années. En 2017, 100 412 personnes ont demandé la protection de la France et 43 000 l’ont obtenue. 262 000 personnes ont été autorisées par un titre de séjour à s’installer sur notre territoire en 2017 mais autant l’ont quittée. De ce fait, le solde migratoire (la différence entre les entrées et les sorties) est quasi nul depuis plusieurs années en France. » (Sources : Organisation internationale pour les migrations, Frontex, INSEE, Office français de protection des réfugiés et des apatrides, Ministère de l’Intérieur)

Persona Grata au Musée national de l’histoire de l’immigration

« Comment rappeler que, dans l’Antiquité, l’hospitalité était une pratique courante, là où aujourd’hui l’hôte se transforme le plus souvent en étranger indésirable et l’hospitalité en hostilité? Comment rendre compte, inversement, de l’importante mobilisation citoyenne qui soutient et accueille les migrants ? La création contemporaine, par la distance qu’imposent les œuvres et leurs interprétations, bouscule, interpelle, et nous amène à penser autrement. Les propositions artistiques, qu’elles soient métaphoriques, poétiques, critiques ou engagées, reflètent les déséquilibres du monde.

L’hospitalité est ainsi abordée dans sa double acception. Elle est envisagée du point de vue de celui qui accueille et de celui qui est accueilli. Mais l’exposition dévoile également en creux son voisinage troublant avec son antonyme, l’hostilité.

De quelle manière les artistes explorent et donnent à voir l’urgence de la situation, la précarité et l’invisibilité, l’errance, le désenchantement et la répression ? Et plus généralement, les questions du départ et des circulations, du difficile enracinement mais aussi de la main tendue, du rêve et du désir d’ailleurs ?

Autant de thèmes qui rythment le parcours, laissent aux œuvres la possibilité de coexister, dialoguer dans une pluralité d’engagements et de lectures, en étroite correspondance avec un regard philosophique. Persona grata, «personne bienvenue» en latin, résonne ici comme un appel.

Le Commissariat composé d’Anne Anne-Laure Flacelière, chargée de l’étude et du développement de la collection du MAC VAL, et d’Isabelle Renard, cheffe du service des collections et des expositions du Musée national de l’histoire de l’immigration, est accompagné par les philosophes Guillaume Le Blanc et Fabienne Brugère, auteurs du livre «La fin de l’hospitalité»  paru chez Flammarion en 2017, et associés à Persona grata.

Entretien en trois questions

Vous êtes philosophes. Pourquoi ce choix du reportage de terrain pour écrire sur l’hospitalité ?

Fabienne Brugère : Michel Foucault disait qu’il y a plus d’idées dans le monde que les intellectuels ne l’imaginent. Cette philosophie de terrain est inscrite dans nos parcours respectifs. Nous avons voulu aller voir, pour ensuite écrire et faire des propositions. C’était notre façon d’agir face à cette crise qui laisse tant de gens démunis et qui est vouée à durer.

Guillaume le Blanc : Il nous fallait saisir sur le vif, de la façon la plus sensible, de Calais à la frontière italienne ou au camp berlinois de Tempelhof, ce qu’il en est de l’hospitalité. A Calais, nous avons cherché la jungle. Elle n’est sur aucune carte, signalée par aucun GPS. Comment être reconnu comme un humain quand le lieu où l’on vit n’est représenté nulle part ? L’hospitalité, simplement, c’est arriver à créer un lieu pour des vies privées de lieux.

Vous évoquez cette tradition de l’hospitalité qui remonte à l’Antiquité. Qu’est-ce qui a changé pour que l’accueilli soit à nouveau considéré, avant tout, comme un étranger ?

G.L.B.: Du côté des Etats, on est passé de l’hospitalité à l’hostilité. J’y vois une conséquence de la crise des États-nations. Cette nation, gouvernants et gouvernés ne savent plus trop comment la définir – et pourtant, regardez l’engouement de tout un pays pour la victoire française en Coupe du monde ! -. Pour redéfinir avec facilité la nation, les Etats rétablissent le fantasme de la frontière, la séparation entre le dedans et le dehors, le « eux » et le « nous ».

F.B.: Ce n’est pas la première fois : la haine de l’étranger s’est construite de façon cyclique au cours de l’histoire. Dans la loi française, un « délit d’hospitalité » est même apparu en 1995. On constate que la démocratie perd de sa valeur, permettant l’installation de régimes de moins en moins démocratiques.

Comment les Etats peuvent-ils redevenir hospitaliers ?

G.L.B.: Contre la culture de la peur qui s’est installée, de nombreux gouvernés considèrent toujours que l’hospitalité est moins un péril que l’occasion de nouer des liens. Les Etats devraient faire davantage confiance à la société civile. Il leur appartient aussi de combattre la peur par des arguments rationnels, comme la baisse constante des demandeurs d’asile en Europe. Il faut enfin développer une éducation internationale, la réelle connaissance des pays d’où viennent les migrants. Et définir avec précision les conditions d’une vraie hospitalité politique, au lieu de secourir puis de rendre invisibles les secourus.

Entretien extrait du Journal du Palais n°4, septembre 2018.

Parcours de l’exposition

1- Appels d’urgence

Dans l’imaginaire collectif, il ne peut y avoir d’hospitalité sans l’épreuve de la mer, sans la preuve que le liquide qui sépare deux rives peut ramener des vies à la vie, les débarquer sur une terre plutôt que les exténuer dans le néant de l’eau. L’hospitalité naît d’un appel qui est d’abord une action : tout faire pour quitter son chez-soi, revenir à la vie en se jetant à l’eau sur un bateau de fortune, en espérant qu’il tienne le choc.

Enrique-Ramirez-La-Casa@artistic Rezo

Enrique Ramirez, La Casa, 2013. Vidéo couleur, son, verre gravé, cadre bois. Collection MNHI.

Nous nous représentons l’hospitalité comme l’ouverture d’une porte pour laisser entrer un inconnu. Nous avons tort. L’hospitalité renvoie à la fragile trajectoire d’un cargo, navire ou barque qui fraie un chemin jusque dans les eaux territoriales d’une nation tiers. L’hospitalité est liquide, une âme s’écoule vers une autre âme, un corps prend un corps presque disparu entre ses bras et s’emploie à lui restituer une force vitale indispensable. L’hospitalité est alors un petit dispositif précaire. Elle naît de l’appel du large, engendré par l’urgence d’une détresse.

Nos démocraties peuvent-elles encore entendre les appels sans les éloigner au-delà de nos murs ? Sommes-nous à la hauteur de la main qu’un étranger nous tend ? Nous sommes inégaux devant les mers. Pour les uns, ce sont des bains de jouvence, pour les autres, des cimetières potentiels. Pour les uns, ce sont des zones de confort, pour les autres, des frontières sans porte ni fenêtre. C’est ainsi que les uns ont cessé d’être les autres. En laissant les frontières se refermer sur les vies les plus précaires, les vies des exilés sans ressources. 

Analyse d’une œuvre

Laura Kenno Koropa 2016 Persona grata Itinérances@Maison de la Culture dAmiens

Laura Henno, Koropa, 2016

Laura Henno rencontre et photographie de jeunes gens en situations d’extrême fragilité : étrangers, sans papiers, isolés de leur pays d’origine. Elle creuse la question des flux migratoires, des réseaux clandestins qui s’établissent et se démantèlent au rythme des crises géopolitiques non résolues. Koropa est son premier court métrage, réalisé au large des Comores, dans l’océan Indien. Le film dévoile l’exploitation de mineurs par des passeurs clandestins entre les Comores et Mayotte, département français d’Outre-mer. C’est là que l’artiste fait la connaissance de Commandant Ben et Patron, les protagonistes de son film.

Koropa est tourné en pleine mer, entre Anjouan et Mayotte. Patron, un jeune orphelin de onze ans est initié au métier de passeur par son père adoptif, Commandant Ben. Il apprend à naviguer de nuit et sera bientôt seul à la barre pour conduire les passagers aux portes de l’Europe. Dès la première séquence, l’intensité du regard du jeune garçon et la tension palpable de son corps raidi frappent le spectateur. Ce plan fixe, dans la nuit noire, évoque à lui seul le drame de la situation.

2- Le désenchantement

Xie Lei Me-And-I-2015-huile-sur-toile-186-x-146-cm@www.xie-lei.com

Xie Lei, Me and I, 2015. Huile sur toile, 186×146 cm. Collection de l’artiste – Photo © Courtesy de l’artiste.

On ne naît pas étranger, on le devient. Si l’art a souvent magnifié le noble étranger tel Ulysse, il reste que les migrations contemporaines sont le plus souvent celles de sujets maudits, sans cesse renvoyés aux pièges tendus par les États-nations dominants. Les obsessions sécuritaires créent les hallucinations de « l’étrange étranger » qui ne peut être des nôtres car il a été rendu différent. La différence confortée par les peurs engendre les terreurs et les guerres. Il semble bien que l’étranger soit désormais le mot dans lequel loger toutes les figures de la dangerosité. L’espace qu’il remplit est l’espace de l’hostilité, une lande indéfinie, une entrée-sortie sans avenir, un dedans-dehors permanent.

Analyse d’une œuvre

Lahouari-Mohammed-Bakir

Lahouari Mohammed Bakir, Persona grata, 2016. Néon. Collection Musée national de l’histoire de l’immigration, Photo Aurélien Mole. © Adagp, Paris 2018.

En 2016, Lahouari Mohammed Bakir réalise Persona grata, une écriture néon blanche, préalablement tracée au fusain par l’artiste lui-même. Persona grata, locution latine signifiant « personne bienvenue », affirme l’envie d’être accueilli, accepté, considéré. Revendication discrète, l’expression se fait principe d’espérance. Mais la déclaration, aussi lumineuse soit-elle, pointe également en creux son antonyme : persona non grata. L’artiste joue ici de la confusion entre les deux expressions. Il crée un piège linguistique, comme pour mieux interroger les réalités de l’accueil et de l’hospitalité.

Aux confins du visible et de l’invisible, les œuvres de Lahouari Mohammed Bakir se construisent par soustraction. Silencieuses et poétiques, elles révèlent le difficile enracinement.

3- La main (dé)tendue

Il existe un monde délabré de l’inhospitalité qui renvoie à nos décisions de ne pas accueillir. Et s’il nous arrive au mieux de secourir des vies dont le pronostic vital est presque engagé, c’est pour les laisser sur le trottoir l’instant d’après, hors de tout dispositif d’accueil. Si nous savons encore secourir, nous ne savons plus accueillir. Pourtant l’hospitalité est accueil ; elle vise à restituer un lieu pour une vie privée de lieu.
Toi qui viens, ta venue est suspendue à la possibilité d’une île, d’un bivouac, d’un abri, d’une yourte. Les jungles des exilés n’existent sur aucune carte, ce sont des espaces non représentés, des lieux qui tombent dans le hors-lieu. Le lien hospitalier recrée le lieu qui manque à l’exilé(e). Sans toit il ne peut y avoir de toi.

Eleanor False Persona grata No division No cut

Eléanore False, No division No cut, 2016. Laine, teinture, tissage, Collection de l’artiste © Guillermo Rosas

Pour tendre la main, il faut être deux. L’hospitalité est accueil réciproque. Le mot « hôte » en français suggère à la fois que l’accueilli est accueillant et que l’accueillant devient accueilli. Le temps de l’hospitalité suspend les relations de pouvoir qui trop souvent confinent l’exilé à la place du pauvre. Dans ce bref instant où chacun dit à l’autre, « viens je suis là », une grâce interrompt la pesanteur du pouvoir. Ce bref instant n’annule pas les checkpoints, les centres de rétention, les unités mobiles de contrôle, les délits de solidarité, mais parvient à les suspendre. A cette condition seulement l’hospitalité peut devenir échange.

Analyse d’une œuvre

Laure Prouvost The Parle Ment Metal

Laure Prouvost, The Parle Ment Metal Man offering drinks, 2017. Métal, écran, vidéo, plateau, théière et tasses, 230 x 65 x 50 cm. Collection MAC VAL-Musée d’art contemporain du Val-de-Marne. Acquis avec la participation du FRAM Île-de-France.
Photo © Bertrand Huet / Tutti images.

Laure Prouvost travaille plusieurs mediums pour donner corps à des récits, histoires personnelles ou fictions. Si la vidéo demeure son terrain privilégié, sa pratique procède avant tout du collage, de la combinaison de sons et d’images.

Ses installations nous placent dans une expérience intime. Elles réveillent nos sens et nos émotions. Les silhouettes des Metal Men s’adressent au public dans une forme de proximité et de dialogue. Ces personnages s’expriment à travers des écrans vidéo qui constituent leurs têtes, sur lesquels défilent des expressions et gestes d’hospitalité. « We just love you, You are welcome to make this place home, Please come and meet us all… » / « Nous t’aimons / Bienvenue, tu es ici chez toi / S’il-te-plaît, viens à notre rencontre…« 
Ces paroles de bienvenue et de réconfort réinscrivent la nécessaire ouverture à l’autre et dénoncent l’indifférence de nos sociétés. Les sculptures accueillent, offrent du thé… L’artiste les nomme Parle Ment Metal Men, jouant des mots, de leurs significations et des possibles interprétations d’une langue à l’autre. A travers un moment de partage, Laure Prouvost propose une réalité à construire.

4- Should I go or should I stay?

anri-sala-le-clash_web@musee national de l'immigration

Anri Sala, Le Clash, 2010. Vidéo, couleur, son, 8’31 ». Collection MAC VAL – musée d’art contemporain du Val-de-Marne.

Vivre ensemble, c’est mettre fin à l’hospitalité. Rien ne serait pire que d’être éternellement hospitalier. Ce serait comme laisser quelqu’un à l’entrée de sa maison en lui disant, « je vous en prie, faites comme chez vous ». Cette phrase annule la possibilité d’être chez soi en maintenant la distance entre le citoyen d’une nation et son visiteur du soir. Comment celui-ci peut-il devenir un véritable résident ?

Il existe un en-deçà de l’hospitalité : le secours, véritable obligation humanitaire à l’égard de l’autre en détresse.

Il existe également un cœur de l’hospitalité : l’accueil. Il nous faut penser un au-delà de l’hospitalité, l’appartenance. Rien n’est pire que de ne plus appartenir. L’exilé en quête de refuge mais aussi de droit, de travail et d’avenir est celui qui a cessé d’appartenir. La seule option qui lui reste est celle du départ.

Hamid Debarrah Facies inventaire Chronique du foyer de la rue Tres Cloître 2002 @musée national de l'histoire de l'immigration

Hamid Debarrah, Faciès inventaire. Chronique du foyer de la rue Très Cloître, 2002 © Musée national de l’histoire et des cultures de l’immigration

Quels sont les dispositifs durables par lesquels nous conférons une place aux exilés d’aujourd’hui ? Les foyers de travailleurs migrants, les grands ensembles des années 1960 et 1970 ont été conçus comme des lieux de vie. Où sont-ils aujourd’hui quand le moindre espace créé est aussitôt démantelé ? Aussi, nous faut-il changer la perspective et nous demander si celle ou celui qui vient d’ailleurs a vraiment envie de rester ici. «Should I stay or should I go ?» devient le choix radical d’une vie qui ne se laisse plus ramener au format administratif de l’identification. Il n’est plus la part maudite, il expérimente une part de liberté qu’il fait jouer dans les trous du système.

Analyse d’une œuvre

Pierre Huyghe Streamside Day@Mac Val

Pierre Huyghe, Streamside Day, 2003. Vidéoprojection, couleur, son, 26’28 » + dessin mural. Collection MAC VAL – musée d’art contemporain du Val-de-Marne.

L’œuvre de Pierre Huyghe se situe dans un territoire énigmatique, entre fiction et réel. Le film Streamside Day, réalisé durant la résidence de l’artiste a la DIA Foundation de New York, raconte une histoire en train de se faire, la naissance d’un village et d’une communauté. Il donne à voir la création d’un lotissement à Streamside Knolls, dans la vallée de l’Hudson, au nord de New York. Des gens venus d’ailleurs s’installent dans cet endroit, en lisière de forêt, pour vivre au plus près de la nature.

Le temps du voyage fait se connecter le passé, enfoui dans les bagages, et le futur si proche, à inventer. L’avènement d’une communauté en construction engendre une célébration qui pourrait devenir un rituel. Pierre Huyghe imagine de toutes pièces une fête de bienvenue, avec défilé, discours et concert, sujet de Streamside Day. Conçu comme un documentaire, son film bascule cependant vers la fable et le fantastique.

5- Désirs d’horizons

Persona grata @personagrata.museum

Zineb Sedira, Middlesea, 2008. Vidéo, couleurs, son, 19’ Collection MNHI ©Adagp, Paris, 2018

Le plus souvent, les exilés trouvent refuge dans un pays voisin. L’horizon imaginaire de la mer ne disparaît pas pour autant. Nous la pensions frontière, cimetière, elle scintille aussi comme un espace interminable, indéterminé, sans limites, sans drapeau qui la représente. Dans cet espace autre, c’est toute notre vie politique qui se réinvente. Voir l’infini comme ultime horizon, c’est comprendre que le monde ne s’arrête pas aux frontières, que nous sommes, comme le disait le philosophe Pascal, « embarqués ». Tout départ est une façon de mettre les voiles, de recommencer, de signifier que le réel n’est pas refermé.

Le roman de la migration ne relève pas de la seule obsession sécuritaire. Il creuse les sillons liquides des formes de vie hybridées qu’aucune frontière ne peut bloquer. Il donne la parole aux voix mélangées qui font aussi notre monde. Ce monde est bien celui auquel tout le monde prend part. La mer n’est pas que récif, elle est aussi récit, récital, récitation. De toutes les voix déclarées perdues, déclarées vaincues. Par elles, l’utopie politique reprend corps. Redonner forme à cette utopie, c’est accepter que la politique ne soit pas une guerre de tous contre quelques-uns mais un art des individus. Il nous faut réinventer une politique de la bienveillance en laquelle chacune, chacun peut dire à voix haute : que faites-vous de moi ?

Analyse d’une œuvre

«Une voile est un objet qui a besoin de vent pour vivre, d’un mât et d’un bateau qui la soutiennent. Une voile qui se déplace est un être libre, c’est une voile qui s’éloigne de la terre, de notre terre, pour s’approcher d’un nouveau monde. Une voile est le mouvement même, c’est un drapeau flottant et, en soi, un objet migrant.» Henrique Ramirez

Enrique Ramirez n°3 Voile migrante

Henrique Ramirez, N° 3 (Voile migrante), 2018. Tissu dacron cousu et agrafé, texte au crayon sur carton noir, 20 cadres aluminium, verre. Collection Hoche Partners, Luxembourg © Adagp, Paris, 2018

Dans l’œuvre d’Enrique Ramirez, la mer est inlassablement traitée dans sa double acception. Point de fuite, ligne d’horizon et d’espoirs, elle est aussi mémoire mais également avatar tragique et funeste du sort de milliers de migrants aujourd’hui.
C’est précisément cette polysémie qu’incarne N°3 (Voile migrante). Replongeant dans l’histoire intime, l’artiste s’empare d’objets familiers pour mieux les interroger et les détourner. La voile – comme celles fabriquées par son père dans son atelier à la périphérie de Santiago – enchâssée ici dans vingt cadres, semble figurer une carte de l’Amérique du Sud inversée. Mais l’objet convoque aussi ses significations plurielles. Il est tout à la fois drapeau, repère, source d’informations sur les rumeurs et les malaises du monde. La voile qui mesure 4,82 mètres symbolise les 4820 immigrants disparus en Méditerranée en 2016. «Carte mentale de la géopolitique du monde», elle devient aussi moyen d’évasion. La voile serait-elle alors une boussole poétique vers un nouvel horizon, vers ses précipices ou ses lueurs ?

©reza DeghatiBosnie. Sarajevo. Decembre 1993@worldbeneaththefeet.com

Reza Deghati, Bosnie, Sarajevo, Decembre 1993, ©reza Deghati, worldbeneaththefeet

Source et ressources

Image 1 Reza Deghati, Rêve d’humanité, ©reza Deghati, Gralon

Musée national de l’histoire de l’immigration

http://www.personagrata.museum